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J’étais dans le couloir, avec mes ordonnances à la main.

J’ai regardé la pendule: 9H20. M. est arrivée en trottinant:

viens nous aider, il fait un malaise, on va le coucher sur son lit…

Je suis diététicien, mais je peux quand même aider un patient à s’allonger.

Elle a embarqué le chariot d’urgence, je lui ai emboité le pas.

On est arrivé dans sa chambre, il était assis sur son fauteuil, nu après sa toilette; il avait juste dit qu’il se sentait pas bien et qu’il allait se poser 2 secondes. La stagiaire lui a fait une glycémie capillaire, 1,72g; pas une hypoglycémie.

Mr P. vous êtes avec nous?

Pas de réponse.

Une gifle, puis une autre, et encore une.

Le regard est dans le vague, M. cherche le pouls…

Oh mon Dieu…

La stagiaire sort en courant, chercher le médecin de l’étage.

Je l’attrape sous les bras, par derrière, pour le lever du fauteuil; on va le mettre par terre finalement.

Il tousse. Trois fois.

On l’allonge, je lui retiens la tête, son regard est vide, toujours.

Le médecin, A., arrive, lui met le masque et me demande de le lui insuffler de l’air avec le ballon; ma main est sur son front pendant que je presse ce petit ballon de rugby. Elle commence le massage cardiaque; c’est violent, un craquement.

quelqu’un a appelé le 15?

– ils arrivent…

La surveillante arrive, pour l’intuber, lui disloque la mâchoire, ça ne passe pas. une fois, deux fois, trois fois…

Putain!

– oxygène!

J’enlève le ballon, je tiens le masque à oxygène.

rien ne sors, dis-je.

A. ouvre le robinet un peu plus.

La porte est ouverte; il faudrait la fermer, pour ne pas effrayer les autres patients. Je vois la psychologue, je lui fais signe de fermer la porte.

Un autre médecin arrive, E.; elle relaye A. au massage cardiaque. Encore un craquement.

je crois que je lui ai cassé une côte…

A. cherche le stimulateur cardiaque, pose les patchs:

Ne touchez pas le patient, annonce la voix métallique

La stimulation n’est pas conseillée

On ne comprend pas, qu’est ce que c’est que cette merde?

une adrénaline?

Garrot, aiguille, pas de sang…

il est collabé…

Les gars en rouge arrivent, poussent tout le monde, branchent l’ECG

le tracé est plat, vous voulez que je m’occupe du rapport?

– je veux bien, dit A.

Je sors. Il est mort, à quel moment je n’en sais rien.

Pas d’ombre, de faucheuse, de courant d’air ni de présence; juste la vie qui s’arrête.

Un immense sentiment d’impuissance, acteur d’un morbide spectacle; spectacle qui repasse à chaque fois que je ferme les yeux avec les voix, la peur, la colère, la tristesse, les larmes. Et son regard, vide. Je sens encore son front sous ma main, moite, tiède.

Par un curieux hasard, je me suis retrouvé à l’accompagner à la chambre mortuaire, ou la famille le retrouvera lorsqu’on aura réussi a la contacter. On l’a posé sur la table, doucement. Avant d’enlever les draps qui le recouvrent, j’entends:

ça va aller Alexandre?

j’acquiesce.

Elles l’ont habillé, son teint a changé. Ses yeux sont fermés.

Un débrief, cellule de soutien psychologique ou M. et la stagiaire s’effondrent en larmes, nerveusement.

Bienvenue dans le métier! Vous avez été très calme et pro, vous n’avez rien à vous reprocher.

Et moi je ne sais pas quoi dire, penser, juste un immense vide. Toujours d’ailleurs.

Et cette phrase, lancée en me tapotant sur l’épaule:

Merci d’avoir été là!

Bah de rien…

2 Comments

  1. J’espère que tu vas bien Alexandre… Tu me donne de tes nouvelles ? Je t’embrasse, je pense à toi, tiens bon.

  2. Salut Alexandre,
    j’ai connu aussi cette situation, plusieurs fois, un peu similaire à celle que tu décrits.
    Mon père est mort dans mes bras en 3 minutes de temps, un soir de Noël, d’une rupture d’anévrisme (on a su le diagnostic plusieurs après).
    J’ai sauvé mon « frère » en pratiquant seul massage cardiaque et bouche à bouche durant 20 minutes une nuit. C’est long, psychologiquement, 20 minutes d’angoisse (physiquement on peut tenir encore plus longtemps, le problème que l’on se pose est de savoir si c’est bien qu’il faille faire).
    Et un patient est mort devant moi alors que nous étions en pleine discussion, il a juste dit « Oh!!! avant d’incliner la tête et de s’écrouler. Les secours, immédiats n’ont rien plus faire.
    Malgré les témoignages des médecins présents, j’ai gardé longtemps le doute d’une erreur professionnelle … jusqu’au jours où une assistante sociale me croise dans la cours de l’hôpital et me lance en pleine figure : « Alors ? Il parait que tu as assassiné un gars ».
    La vie n’est pas que délicatesse. On n’oublie pas, on s’adapte.

    Courage Alexandre, bonjour à celles et ceux qui ne m’ont pas oublié à la fondation et qui m’appréciais.

    Erik


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